Mes souvenirs d’enfance auprès de
Marie-Eugénie-Charlotte & de Louis-Francois-Stanislas-Marie de la Thouffe

Mes souvenirs d’enfance auprès de 
Marie-Eugénie-Charlotte & de Louis-Francois-Stanislas-Marie de la Thouffe

Préface.

Merci à mon webmaster pour sa fidélité et pour sa bienveillante patience, merci à vous toutes et tous de me suivre et de me supporter depuis si longtemps.
J’ai le bonheur de ne jamais avoir lu de critique ni d’observation de votre part encore grand merci.
Je recherche toujours un éditeur qui pourrait publier mes tribulations ou les porter à l’écran ….
Qui n’ose rien n’obtient rien ! alors j’ose me confier à vous .

Prémices de ma vocation.

Comme tous les enfants j’ai dû avaler beaucoup de soupe pour grandir, devenir sage et fort.
Comme vous vous en doutez, j’ai traversé plusieurs étapes précédent ma vie de majordome, dont cette fameuse période que nous franchissons toutes & tous: l’adolescence.
L’adolescence est cette mystérieuse et quelquefois douloureuse passerelle reliant et séparant à la fois nos deux tranches d’âge.
C’est l’âge de la recherche de la vérité après, ce n’est plus qu’une question de compromis et de découvertes.
Le chevalier colonel Louis-François-Stanislas-Marie de la Thouffe et son épouse la comtesse Marie-Eugénie-Charlotte von Burenbach eurent un rôle essentiel dans le franchissement sans trop de dégats de cette plateforme entre mes tranches de vie.
Boute-en-train hyperactif, mes parents avaient permis et délégué à un couple de voisins sans enfants, d’intervenir et de veiller sur moi presque à plein-temps.
Grâce à leur culture, leur bonhomie, à leur bienveillance, à leur patience, j’ai acquis des connaissances complémentaires qui m’ont permis de m’élever intellectuellement beaucoup plus vite et plus intensément que mes 6 frères et sœurs.
Voici raconté avec mes fautes, avec des mots simples, une partie de l’histoire de cette charnière entre duvet et poil.

1- L’histoire du colonel .

Juste après la fin de la guerre 39/45, avant que le Général de Gaule amnistie certains français pour avoir servi l'État Francais du maréchal Pétain , nous recevions en Suisse des réfugiés, des retirés de force, des expatriés si je peux dire : de circonstance.
Quand la bise de l’épuration souffla sur la France, des personnes s’étaient infiltrées dans les colonnes de la 1ère armée française remontant la vallée du Rhône vers l’Allemagne.
Certains militaires et autres citoyens inquiets, avaient préféré bifurquer vers la Suisse avec bagages et divers métaux précieux.
Notre célèbre voisin fut l’un de ceux-là .
Officier supérieur sans plus aucune affectation, le Chevalier-colonel de la Thouffe s'honorait d'être le seul colonel de l'armée Française n'ayant jamais obtenu l’étoile de la légion d'honneur .
En revanche, il était titulaire de la francisque, de la croix de guerre de Vichy et autres médailles “pétainistes” distinctions et décorations difficiles à arborer en ces temps de R.P.F. ( rassemblement du peuple Français ).
Le colonel était un bel homme, bien charpenté, élégant, affable, mais toujours sur ses gardes.
Plus de 50 années après leur disparition, je les entends, je les vois encore et toujours me guider, tant leur importance fut essentielle et, complémentaire au rôle de ma famille.
Taillé dans le granit, le colonel était une force de la nature, un authentique guerrier qui me confiera un jour qu’il avait fait le mauvais choix, en choisissant celui de la collaboration.
Je l’appréciais, je l’aimais sans conditions, je n’avais pas à mon âge à porter de jugement sur son histoire personnelle.
Jeune capitaine, il avait été mal noté par son colonel qui avait inscrit sur ses états de services : « cet officier est suffisant et insuffisant à la fois» à l’encre rouge, cette mention avait hypothéquée toute sa carrière militaire.

2- Le couple.

Dernier rejeton d'une famille de militaires, chaque génération d’officier avait reçu la croix de St-Louis, le mérite militaire et ou l'étoile de la Légion d'Honneur, sauf lui.
Il arborait quelquefois sur ses vêtements des croix de l'époque première restauration avec une certaine légitimité et distinction
J’avoue que j’étais toujours émerveillé et fier en l’accompagnant de le voir arborer ces croix émaillées suspendues à des mouffettes rouges couleur de feu.
Il n’est pas dans la culture Suisse de se moquer des autres ni de les critiquer mais, tout le monde pensait en effet, qu’il vivait dans une autre époque !
Il avait épousé sur le tard en arrivant dans le canton, juste à fin de guerre, une aristocrate Suisse & veuve : Marie-Eugénie-Charlotte, une très ancienne connaissance familiale.
Comtesse de son état, elle était descendante d'une "dynastie" de colonels propriétaires de régiments Suisses au service de France dés le XVéme siècle.

Comme il fallait valider sa présence en Suisse, le mariage avait été rondement mené, avec double bénédiction pasteur & curé.
Le colonel affirmait en plaisantant qu'ils étaient un couple: "bénédictine pasteurisé"
Madame vouvoyait Monsieur qui vouvoyait madame la Comtesse de la Thouffe.
C'était absolument charmant lorsque j’étais en voiture avec eux de les entendre s’exprimer.
Monsieur ne conduisant plus, il indiquait avec une certaine distinction et emphase à son épouse : «Marie-Eugénie-Charlotte tournez à gauche ! Marie-Eugénie-Charlotte prenez largement le virage ! Marie-Eugenie-Charlotte arrêtez-vous ici: je crois que nous sommes arrivés »
C'était un couple distingué des nobles de grande classe, des personnes toujours très élégantes, toujours coiffées de fabuleux couvre-chefs qu’ils portaient, évidemment avec noblesse .
Érudits, cultivés, bons pédagogues, je les aimais presque autant que mes parents.
Ils lisaient sans cesse, enfin tout ce qui se lisait, essentiellement des livres d'histoire, de généalogie et, l’almanach du messager boiteux.
Ils étaient tristes d'être les derniers rameaux, de la dernière branche , j’étais un greffon tardif, mes parents m’avaient un peu prêté, j'avais donc deux papas et deux mamans complémentaires à mes deux merveilleux parents.


3- Le petit oiseau qui aime la confiture.

Ils m'avaient surnommé : "le petit oiseau qui aime les confitures " il est facile de comprendre pourquoi ils m’avaient affublé de cet affectueux quolibet: j’adorais toutes les confitures.
D'un comportement très spontané et naturel, ils remettaient sans cesse le petit-oiseau sur les rails de la convenance, du savoir-vivre, du savoir-être.
Charmeur, conscient de mon pouvoir d’enfant, j’avais quelques fois tendance à en abuser, on me rappelait sans cesse qu’il fallait garder son rang, donc mon rang et ma place, que je sache sans cesse jusqu'où ne pas aller.
Tout enfant, j’avais en horreur les barrières ainsi que tous les obstacles.
Heureusement que j’avais cinq frères, deux sœurs et quatre majeurs pour veiller sur moi, plus les parents de mes parent.
Pré-adolescent, j'aimais beaucoup braver les interdits et jouer au grand.
J’aurais traversé bon nombre de catastrophes si je n'avais pas été entouré avec autant de bienveillance.
Papa me confia un jour des lettres patentes familiales datant de six siècles établissant notre pédigrée et notre filiation jusqu’aux croisades.
Nous étions de très anciens ci-devant nobles, ci-devant Français, de la religion prétendue réformée.
Dès cet instant, mes relations devinrent plus cool, plus égalitaires avec le colonel et madame, du moins, on m'en laissait l'impression.
D’après les historiens généalogistes, la noblesse de ma famille était plus ancienne, mais très largement plus désargentée, que celle de mes parents d'adoption.


4- Le Goumier d’Afrique du nord.

Le colonel avait eu autrefois sous ses ordres des régiments de goumiers et de tabors marocains, il parlait, lisait couramment l'arabe et le berbère, langues apprises lors sa participation à la guerre dite : guerre du Rif face à Abdelkrim au Maroc.
Il connaissait parfaitement les civilisations ainsi que les mœurs nord-africaines, il savait comment se comporter et se faire obéir par ses soldats. Les troupes indigènes devaient (selon ses dires) être commandées fermement, avec une tolérance proche de zéro.
Si un homme commettait un faux pas, il était immédiatement exécuté avec son colt, sans procès, sans jugement.
Après la fusillade, me disait-il, les guerriers se battaient pour dépouiller leur camarade exécuté.
À mon âge, les récits du Chevalier-Colonel attisaient ma curiosité mais me remplissait d'effroi ....
Je palissais et tremblais : « il fallait donner l'exemple me disait-il, faut se faire respecter et se faire craindre par ces gens qui t'égorgeraient comme un mouton »
Pour me rassurer, il ajouta qu'il avait appliqué cette sentence uniquement lors de viols collectifs, de vols de bétails, désertion, en aucun cas de sang-froid.
La guerre, c'est un permis de tuer officiel, ordonné mais très peu contrôlé par les politiques disait-il.

5-Marie-Eugénie-Charlotte
Marie-Eugénie-Charlotte n’était que grâce et distinction; elle s'entendait parfaitement avec toute ma famille, nous la considérions comme membre de notre lignée et réciproquement.
Née riche, noble, Suisse, elle était également sujet des Princes de Monaco par son ascendance maternelle.
Elle était descendante du colonel-baron Christophe Antoine Jacques Stoeffel, officier Suisse de l’armée napoléonienne qui fut l’un des premier colonel (Ex-garde-Suisse) chef de corps à servir à la tête de la légion étrangère dés 1831.
Dès son plus jeune âge, on lui avait toujours beurré ses tartines, lavé et repassé son linge, manucuré ses ongles, elle n’avait jamais fait ni la vaisselle ni préparé un repas seule, j’étais son enfant de "cœur", c’est elle qui me beurrait mes tartines au goûter servies avec un authentique chocolat à la cannelle.

Veuve, feu son premier mari était richissime et avait eu une orientation sexuelle différente, leur mariage avait été arrangé mais jamais consommé.
Son corps n’avait jamais connu de tendresse ni d’amour, ni de tendres baisers : j’étais son premier et son dernier petit oiseau d’amour.
Elle veillait à ce que je parle et lise Allemand parfaitement parfait, que je puisse exprimer facilement (sa propre expression) mes doigts au piano.
"Ce soir: le Président René Coty ou de Gaulle de France ou le Président Hans Schaffner ou Roger Bonvin de la confédération et madame nous honorent de leur présence à diner ou à déjeuner..." C’est de cette manière que notre mère nous annonçait la présence de nos voisins à la table familiale. .
Lorsqu'ils venaient partager un repas avec nous, maman nous imposait d'être élégants, nous nous efforcions de bien tenir nos services, de nous comporter conformément aux usages et suivre un immuable cérémonial familial

Lors de ces repas maman mettait "les petits plats dans les grands" selon un protocole helvético-gaulois bien établi.
Bien que tous nos plats, petits ou grands, fussent largement ébréchés, mais propres, nous étions absolument ravis et honorés de les recevoir.
Toujours assis entre nos invités, c’est au cours de l’un de ces repas que se décida ma concession à ce couple qui devint presque aussitôt, mes parents d’adoption. Je devais avoir environ 11 ans.
Connaissant leur fortune, mes parents avaient exigé que je ne devienne pas un enfant gâté ni avantagé..
Je devrais continuer à m’habiller avec les mêmes vêtements et les mêmes chaussures que mes 5 frères avaient porté avant moi, sans aucun privilèges ni cadeaux particuliers.


6- Milady: la jument du colonel.

Un dimanche après-midi le colonel de la Thouffe demanda aux femmes de notre famille d'assister, Marie-Eugenie-Charlotte, elle se trouvait "mal-en-point", c’était le début "d'une terrible et longue maladie.
À cette époque encore enfant, je ne pouvais imaginer que les personnes que j’aimais pourraient un jour disparaître physiquement.
Toutes les fois que le colonel me parlait de son épouse, une grosse larme de tendresse épousait ses joues roses et parfumées.
Ils formaient un couple fusionnel qui appréhendait leur séparation par la mort, ma présence donnait un sens tardif à leur vie.
Mes parents avaient suffisamment à faire avec mes 6 frères et sœurs, ils étaient soulagés de déléguer mon éducation à ce couple de merveilleux voisins.
Grâce à leur patience, à leur amour, mon érudition, mon éveil étaient bien au dessus des jeunes de mon âge; je poussais plus vite que mes camarades de classe, ils savaient efficacement canaliser mon énergie.
Ils supervisaient la révision de mes leçons et cours de langues sans aucune complaisance eu égard à mon jeune âge cependant, il y existait de grands moments de récréations avec le colonel.
Les après-midi, après mes cours, j’étais quotidiennement auprès du colonel qui me faisait fréquemment chevaucher milady, sa jument arabe.
Lors de ces récrés nous étions revêtus en cow-boy , en mousquetaire, en gentlemen, en hussard, en armailli, ou autre déguisement selon son humeur du jour.
Tous les ans, à la chandeleur, nous parcourrions le village déguisés en tschäggättä portant masques, cloches et tintamarres de circonstances pour chasser les mauvais esprits.
Auprès de mes mentors, mon âme d’enfant n’avait jamais le temps de se disperser, j’étais toujours entre des mains omniprésentes et bienveillantes.
Un jour revenant du gymnase, je le retrouvais allongé avec une balafre sur le crâne, son visage dégoulinait le sang.
Il se leva, tituba et me dit : "des bandits sont venus ...je me suis battu à la "hussarde" ! terrifié, je criais et pleurais comme un gosse effrayé, c’est alors qu’il essuya sa sauce tomate et, enleva sa fausse cicatrice.
Me souriant il me dit : sais-tu ce que disait le Général Antoine Charles Louis de Lassale ? "Tout hussard qui n'est pas mort avant trente ans est un jeanfoutre."
Alors vous êtes un jeanfoutre répliquais-je spontanément ..« Ah mon Julot, tu l'aimes ton colonel ...dit-il en souriant.
Il me fera des coups semblables encore longtemps, pratiquement jusqu’à son dernier souffle…même après....
Il testait à sa manière mon attachement !
Il est exact que je l'aimais avec avec un amour spontané d’enfant mais, cependant avec une certaine crainte et un très grand respect .
Le chevalier de la Thouffe disait qu'il fallait que je soies fidèle comme un chien, indépendant comme un chat, puissant comme un éléphant...
C’était un étrange programme de construction pour un pré-adolescent.
Cependant, ma famille et lui, allaient m’aider à contribuer et à construire cet étrange animal en acier trempé et damassé et devenir ce que je suis devenu.

7- Les objets de vertu et les veillées.

Dès cette mise en scène à la sauce tomate, presque tous les soirs en rentrant des études, je trouvais des petits cadeaux dans ma salle de jeux.
Il déposait des souvenirs de famille, des médailles, des ordres de chevalerie, objets de prix que je déballais et planquais dans les doubles fonds de mes placards muraux.
J’ignorais à cette époque la valeur historique & pécuniaire de ces fabuleuses petites boites en métaux précieux, contenues dans de très beaux écrins.
Il ne m'achetait pas, il me remerciait d’être un peu son fils adoptif, d'illuminer et d’enluminer les vieux jours de leur couple.
Lorsque ma famille organisait des veillées de quartier, nous nous réunissions dans la grande pièce du bas, rassemblés autour de l’immense cheminée de notre grande ferme. Le colonel aimait y participer, les animer et lire les versets bibliques comme s'il était dans le récit.
Il est vrai qu'il connaissait bien les orientaux et le bled, «c'est là que tout a commencé » affirmait-il.
Lorsque l'on invitait M. le curé et nos frères catholiques aux veillées œcuméniques, m. le curé avait du mal à admettre que les personnages du volume de la loi sacrée (livre Saint) étaient sûrement des personnes orientales avec la peau tannée voire très foncée, s'exprimant en araméen et ou en hébreux plutôt qu'en patois Bernois ou Valaisan !
Mon père en arbitre, s’efforçait de toujours d’orienter le thème des veillées de quartier vers les convergences communes, plutôt que les divergences historiques issues de la réforme.
Lorsque notre oncle, ex-pilote-aviateur de la France Libre invitait son ami le Rabbin Ariel (un ex-camarade de guerre) on faisait salle comble.
Il prêchait d’une manière à la fois paternelle et juste, veillant sur une saine et juste convergence œcuménique des différents courants du monothéisme.
Grand-mère disait qu’Ariel était un des descendant du fils de Dieu, donc j’essayais toujours d’être assis très proche du fils de Dieu, près d’Adonaÿ-fils.
Après la veillée, au moment de nous séparer grand-maman paternelle nous disait toujours que nous étions tous des juifs convertis, que Yeshoua ( Jésus ) avait très certainement été le plus grand des grands Juifs.

8- La 501 peugeot de mon père.

Nous quittions rarement notre canton, cependant tous les deux ans, nous nous transportions en France dans la région dont nous avions nos racines paternelles, dans les Cévennes entre Gard et Lozère dans la vallée borgne.
Mon pére possédait une très vielle et robuste Peugeot 501 un très ancien modèle familial, une sorte de camionnette aménagée en minibus.
Bien que le trajet fut long et fastidieux ma famille faisait en revenant un détour, vers le manoir familial du colonel en ce merveilleux duché de Bourgogne.
Inoccupée depuis son départ pour la guerre de 1940, la maison du colonel avait un rez-de-jardin, deux étages, un immense grenier et de mystérieuses et grandes caves pleines de belles surprises pour un enfant.
Notre arrivée ne faisait pas vraiment plaisir, nous n’étions pas très chaleureusement accueilli par les gardiens de la propriété qui ne supportaient pas du tout notre intrusion.
Mon père savait heureusement s’imposer, d’ailleurs nous avions la permission légitime d’y pénétrer, nous disposions des clés, nous n’avions de comptes à rendre à personne.
Lors de nos passages, nous déballions nos paniers repas, nous pique-niquions sur place, nous récupérions discrètement ce qui n'avait pas été pillé pendant et juste après-guerre, ainsi que ce qui avait été prudemment dissimulé dans les pièces secrètes, sous ou entre les marches d’escaliers.
C’était une véritable chasse aux trésors.

Quelques années plus tard, j’accompagnerais la comtesse reprendre officiellement possession de la demeure de son époux.
À cette époque, ma deuxième maman vivait ses derniers instant, je l’ignorais .

9- Ma colonie de vacances.

Dans les années soixante, l’amnistie ayant été prononcée en l’encontre du colonel, il put reprendre possession de son manoir et s’y réinstaller dès les beaux jours.
Mes parents avaient permis au petit oiseau de s’envoler huit semaines loin de sa famille avec ses parents adoptifs.
Je vivais un rêve éveillé, j’étais l’unique pensionnaire d’une colonie de vacances de luxe avec deux éducateurs superbement bienveillants.
J’étais heureux.
Toutes les personnes que nous rencontrions étaient dubitatives :
qui étais-je ?
Les de la Thouffe esquivaient habilement toutes les questions ainsi que toutes les réponses laissant planer le doute sur mes origines et mon lien familial.
Je me prêtais avec innocence au jeu de l’enfant mystère, le fils caché.
Pour corser l’énigme nous échangions dans un dialecte alémanique.
Pendant ce séjour j’ai contracté un virus provoquant une fièvre de cheval, la comtesse, aide-infirmière pendant la guerre utilisant des décoctions amères, des ventouses, des cataplasmes me requinqua en quelques jours utilisant une médecine traditionnelle, au détriment de tous médicaments chimiques.
Je lui dois mon excellente santé actuelle.

Le chevalier et la comtesse eurent un rôle essentiel sur mon éducation, sur mes lectures, sur mes connaissances de l’histoire du monde, et de l’interprétation des textes sacrés.
Ils orientèrent mes goûts, dirigèrent mon amour pour les belles éditions, les beaux objets, et l’art sous toutes ses formes.
Ils possédaient le don de la transmission des connaissances, je n’en perdais pas une miette cette initiation, ce partage de leur savoir, cet enseignement, ont étés des atouts déterminants pour ma future carrière.
C’est lors de ce séjour que tout s’est déclenché ma vocation, mon appétence pour les métiers de l’hôtellerie & de la restauration.

12- Les objets de vertu.

Comme dit plus avant, mes parents "adoptifs" étaient collectionneurs de fabuleuses et merveilleuses choses dénommées: objets de vertu.
Ces petites œuvres d'art étaient toutes en or, argent, émaux ou d’un mélange de matières & métaux rares dont certaines étaient serties de pierres précieuses.
Ces splendides boîtes, étuis, carnets de bal, tabatières, flacons à sels, ordres de chevalerie, étaient des présents, des récompenses offertes par des princes, et des souverains á la famille de la comtesse à titre de gratitude .
Ils possédaient également dans leur bibliothèque des éditions rarissimes au tirage très très limité, qu’il m’était interdit de consulter en leur absence.
Plus tard, quand j’entrerais au service de mon Monsieur il sera édifié par mes connaissances en bibliophilie acquises lors de mon adolescence après du colonel et de la comtesse.

Lors de la dernière guerre, des réfugiés avaient transporté en Suisse d'autres trésors que la famille de la comtesse avait "opportunément" acquis pour enrichir leur précieuse collection.
Le coffre-fort protégeait près de 300 pièces exceptionnelles.
Á quatorze ans, j'étais devenu presque incollable sur leurs origines, sur les orfèvres, les bijoutiers, les émailleurs, identifiant tous les différents poinçons de maîtres et d’états.
Je me souviens encore de quelques noms dont : Pierre Mané, Henry Clavel, P.André Montauban, Martin-Guillaume Biennais, P.Baraton, E.Lucien Blerzy, E.Nitot, Etienne-Hyppolyte Coudray, ainsi que les différents poinçons : à la tête d’oiseau, au coq, à tête de bébé, faisceau de licteur etc etc.
Je n'avais aucune conscience à cette époque de la valeur historique et pécuniaire de ces pièces d'orfèvrerie.
Devenu adulte, je suis fier de posséder quelques uns de ces objets d’une finesse exceptionnelle .

13- L’histoire, revisité par le colonel.

La bienveillance de ce couple de presque parents m'a permis de mieux connaître et d'aimer l'histoire en général, particulièrement les périodes couvrant le règne d'Henry IV au désastre de Sedan en 1870, en Suisse, en France, en Europe.
Mon mentor aimait les périodes charnières, les périodes intrigantes ces périodes troubles qui ont tricoté et quelquefois détricoté l’Europe dés le congrès de Viennes en 1815.
Les bases historiques étaient quelquefois fondées mais quelquefois interprétées librement à la sauce du colonel, l’important était l’éveil et la curiosité qu’il suscitait dans mon jeune cerveau.
Le colonel avait une passion toute particulière, pour les révolutions ou transitions survenues en juillet: Juillet 1789, juillet 1815, juillet 1830, et juillet 1870, plus particulièrement la chute du II ème Empire.
Deux clichés sont restés ancré dans ma mémoire dans le chapitre : pouvoir et trahison.
Lorsque Louis-Philippe 1er Roi des français arriva sur le trône, il suprima les régiments Suisses et institua la Légion Étrangère.
Les Suisses furent les premiers officiers et légionnaires à servir dans ce prestigieux régiment, sous drapeau le Français.
Un ancêtre de la comtesse y fut comme écrit plus haut, le premier colonel & chef de corps.
Dix-huit ans plus tard le roi sera chassé par la révolution du 22/25 février 1848 amenant l’éphémère deuxième république.
La légion étrangère survivra après sa chute pour devenir le fer de lance de l’armée Française actuelle.
Le roi déchu, quitta Paris quelques jours suivant son renversement, entendant des fusillades, il se serait tourné vers son aide de camps et lui aurait murmuré :" La république a de la chance : elle peut tirer sur le peuple". ...


14- L’histoire revisitée par le colonel … suite.
- Napoléon III le Suisse.

La proclamation de la II ème république, la chute de Napoléon III,
étaient également des périodes énigmatique appréciées par le Chevalier-colonel.
Louis-Napoléon Bonaparte ancien élève de l’école militaire Suisse de Thoune, devenu capitaine d’artillerie à Berne arriva en France, détenteur de la nationalité et d’un passeport Suisse, il quittera la France semble-t-il avec le même passeport !
D’après des témoignages il s’exprimait avec un très fort accent Suisse Alémanique et son épouse, avec des intonations très ibériques.
Donc la France fut dirigée par un empereur Suisse sans le savoir ?
Je me souviens de cette anecdote rapportée concernant la rencontre de l’Impératrice Eugénie et du gouverneur militaire de Paris: le général Louis-Jules Trochu fin juillet 1870.
Au début de la captivité de l’Empereur, le fameux général avait assuré à S.M. l’Impératrice qu’il serait auprès d’elle pour assurer la régence.
Quinze minutes après son entrevue avec sa majesté à moins le quart, il soutenait à l’hôtel de ville de Paris la proclamation de la IIIéme république se faisant désigner plus tard président du gouvernement provisoire de la défense nationale. Victor Hugo disait que Trochu était le participe passé du verbe trop choir…..

Après la proclamation de la république, l’Impératrice Eugénie quitta rapidement Paris accompagnée de sa gouvernante Mme Le breton, grâce à la fidélité et à la complicité du Dr Evans dentiste de l’Empereur.
Mon professeur d’histoire me raconta cette anecdote qui se fixa à jamais dans ma mémoire.
Sa majesté, interrogeant sa gouvernante, lui aurait demandé :«quelle heure est-il ma chère ?» «Il est Trochu moins le quart votre majesté »
Cette grande dame s’éteindra en 1920 á l’âge de 94 ans.
Transporté en Angleterre son cercueil repose désormais auprès de ceux l’Empereur et du prince impérial à l’abbaye de St Michel de Farnborough.
Lors de la cérémonie d’inhumation le cercueil avait été recouvert du drapeau britannique, le gouvernement français n’étant pas représenté à ses funérailles.

À cette époque, je me demandais comment Louis Napoléon Bonaparte avait pu devenir l’ami intime des Anglais alors que son oncle Napoléon Bonaparte fut toute sa vie l’ennemi intime des britanniques, provoquant la défaite de Waterloo !
Pour focaliser mon attention, le colonel me racontait bon nombre d’anecdotes; celles-ci attisaient mon érudition, aiguisaient ma curiosité suscitant beaucoup d’interrogations sur les retournements d’alliances des Bonaparte.


15- L’histoire revisité par le colonel …suite.
- Une paire de pères

Le chevalier était conscient que sa famille avait eu quelques religieux défroqués : "une paire de pères" dont certains furent père en religion et père de famille, il n’en était pas très fier.
Certains furent comme C.M. de Talleyrand des déserteurs d’autels durant la période révolutionnaire.
Il est probable que son mariage avec une parpaillote ( huguenote ) avait largement contribué à développer son œcuménisme.
Il remettait en question le camp ou l’appartenance religieuse, Adonaï, Yahvé, Dieu, l’Eternel, Allah, Zarathustra, Boudha, l’être suprême, le grand Architecte de l’univers ! trop de mots pour désigner une seule et unique personne me répétait-il.
Pour orienter ma philosophie, de temps à autre il résumait que la religion c’était d’être bien et de faire le bien, étais-je sa dernière bonne action ?

Au crépuscule de sa vie, il établissait un bilan mitigé, nous en parlions de plus en plus souvent, admettant que le retour en arrière pour effacer ou confesser les fautes et solliciter des indulgences n’était plus envisageable.
Dés que mon âme quitta mon corps d’enfant pour entrer dans le corps de la pré-adolescence, puis de l’adolescence, nos échanges devenaient plus égalitaires et moins formels.
Scolarisé dans le canton de Berne, dès mon retour chez moi, j’allais tout de suite dans ma deuxième maison avec mes autres parents envers lesquels j’avais une affection toute particulière.
Nos discussions s’élevaient constamment pour former le jeune homme, pour m’orienter vers la réflexion, la sagesse, la force, et la beauté.

16- L’histoire révisée par le colonel suite et fin.
- La réforme.

La comtesse protestante, nous évoquions évidemment et souvent la réforme et ses conséquences en Europe.
La réforme de Luther avait été une révolution avant la révolution de 1789, mais que se serait-il passé si Henri IV n'avait pas été assassiné, si Louis XIV n'avait pas révoqué l'édit de Nantes, si Louis XVI avait écouté Necker ?
Il y aurait sans doute encore un roi en France, la France serait certainement le pays le plus puissant d'Europe c’était de beaux exemples d’histoire uchronique.
Les Français sont restés profondément attachés à la noblesse et aux titres, la preuve disait-il, on continue de nous appeler par nos titres mon épouse et moi .
La révocation de l'édit de Nantes avait provoqué une immense hémorragie des cerveaux de France vers les pays du refuge.
Ma famille avait choisi de se réfugier dans le canton de Berne, elle avait épousé la Suisse, notre devoir était d’aimer, de servir, de respecter notre pays d’accueil sans gommer nos racines Cévenoles.

17- Le vieux manoir.

Comme je l’écrivais précédemment, les “’de la Thouffe” avaient enfin récupéré le manoir familial de Bourgogne.
Vers mes douze, treize ans, mon père m’autorisa de les accompagner dans cette mystérieuse demeure, c’était mon deuxième séjour.
Je m’investissais auprès d’eux afin que ce bâtiment retrouve son lustre d’antan, d’avant la guerre.
Tel un chef d’état-major la comtesse dirigea le chantier.
Nous commençâmes par faire un inventaire des disparitions l’aide de photographies et inventaires en présence de la famille des gardiens.
Ce chantier auprès de la comtesse m’a permis de découvrir les priorités essentielles, l’ordonnancement des nettoyages, la remise en route des installations, les ramonages des cheminées, avec comme consigne permanente : de ne jamais se disperser.

Mon couple comtal avait ramené de Suisse suffisamment d’argent en espèces pour payer les arriérés des salaires du personnel.
Les gardiens s’étaient soi-disant consignés des biens ( des artéfacts) à valoir sur la régularisation des arriérés de salaires dûs.
Le colonel avait convoqué solennellement les personnels, il y avait une très grosse quantité billets de banques posés sur la table ainsi que la liste des objets absents.
Très autoritaire il s’exprima:«chers amis voici ce que je vous dois, voici la liste des disparitions ! on se retrouve demain avec ou sans les gendarmes espérant que tout réapparaisse.
Comme par miracle, presque tout était pratiquement en place dés le lendemain.

J’ignorais à cette époque que j’allais hériter de cette splendide maison que je ne pourrais hélas conserver.
Cet été là, j’ai découvert ma vocation, j’aimais les belles choses, j’aimais en prendre soin, j’aimais le raffinement, je me complaisais au service des autres, c’est dans ce contexte, pendant ce deuxième séjour que j’ai découvert ma vocation et mon premier plaisir charnel: les premières caresses de Giselle, ma première fois avec ma "déniaiseuse"…
Lors de ce séjour, j’ai décidé d’être étudiant en hôtellerie et de suivre les cours de l’école hôtelière Suisse.

La comtesse était rongée par une terrible maladie, cette terrible chose ressemblait aux dégâts que commettent les termites sur le bois.
Elle était "grignotée" irrémédiablement de l’intérieur, elle s’écroulait petit à petit mais elle résistait grâce à une médication traditionnelle et une alimentation rigoureuse dont le gluten et le lactose étaient rigoureusement exclus.
Mes géniteurs m’avaient préparé à accepter et à affronter la mort d’où qu’elle vienne, quelle en soit sa forme.
La consigne familiale permanente était d’aimer, de louer, d’embrasser, d’entourer, de prendre soin, d’aimer sans conditions, qu’après : c’était trop tard.
Fille d’un divisionnaire de l’armée Suisse, la colonelle était descendante de maréchaux de camp Suisses au service de France.
Elle avait l’âme d’un soldat, avait l’esprit miltaire, elle était beaucoup plus stricte que mes parents, elle ne laissait jamais rien passer.
Un soldat ne meurt jamais, il disparaît au combat disait-on, je fus certainement son dernier combat de vie.

18- Poils et plumes.

Mes poils commençaient à percer, quelques rares éruptions de boutons surgissaient sur ma peau de velours, ma voix devenait rocailleuse, des cartes de Suisses apparaissaient dans mes draps.
Ces pollutions nocturnes, mes plaisirs solitaires rassuraient les femmes de la famille mais m’inquiétaient.
Depuis mon aventure avec Giselle, je "poussais" vite, je commençais à prendre conscience de mon charme, j’adorais me mettre en scène, j’adorais mes longues cuisses, j’avais un corps de callipyge, j’adorais mon cerveau malin et coquin, j’adorais susciter l’envie, j’aimais que l’on me remarque bref: je devenais adolescent.
Je commençais à avoir une idée et un désir par seconde, il fallait me suivre et absolument me surveiller. L’adolescent commençait à s’éveiller !
Peu fortunée, ma famille m’aidait à la mesure de nos très petits revenus.
J’avais presque une idée par minute, une créativité débordante, bref : j’étais un charmant bout-en-train avec un certain pouvoir de séduction trop prématuré, pas toujours contrôlé, quelquefois "fouillon".
Un peu tête-en-l’air et un peu confus, j’avais besoin de savoir, d’apprendre sans cesse, j’avais besoin de réponses franches et honnêtes, que se passait-il en moi ? Cette période est une période d’amour, de crainte, on aime, puis on aime moins ou plus ? c’était une période de remise en question permanente et de doutes.
A cette époque après l’école de recrues nous étions déjà construits et prêts à affronter la vie. Aujourd’hui l’adolescence des jeunes hommes se termine presque à 30 ans, leur maturité tarde hélas à s’exprimer pleinement.


Un samedi soir, j’ai choisi de me confier au colonel qui, après ma confession, décida de me célébrer, de célébrer dignement ma précoce métamorphose .
Il informa mes parents qu’il me retenait à dîner et à dormir chez eux.
Après avoir pris son thé, la comtesse se retira se soigner, me laissant seul avec son époux.
Tu es devenu un homme, il faut célébrer dignement ce passage, ton corps d’enfant s’éclipse pour laisser place à un corps d’homme.
Le colonel leva son verre me dit: nous allons boire à la santé du jeune homme qui est né ce soir.
Cet automne-lā, j’ai connu au coin de l’âtre de l’immense cheminée, ma première Ivresse.
Madame alitée, nous nous étions lui et moi installés dans d’immenses et confortables fauteuils chesterfield.
Pendant qu’il préparait ses mélanges de différents tabacs pour bourrer sa pipe, j’avais mis de très grosses pommes de terre dans les braises, comme on disait dans les cévennes: je "braisuquais".

19-La cheminée enchanté.

Le tourne-broche de la cheminée disposait d’une sorte de grille verticale double qui emprisonnait un carré d’agneau, une côte de bœuf bien persillées ainsi qu’une épaisse tranche de lard maigre.
L’odeur était agréable et appétissante, notre dîner se dorait lentement à la chaleur des braises.
Comme je l’écrivais plus haut, le colonel et moi dégustions un hospices de Beaune 1954 dans d’immenses verres-ballon: des verres à vins de Bourgogne…
Le nectar était encore un peu trop à la température de la cave.
Dés son ouverture, la capsule était intacte, le bouchon de liège était ferme et sain.
Le bouquet (l’arôme) était absolument convenable, nous attendions que l’ensemble des conditions soient réunies pour déguster ce merveilleux nectar.
L’ivresse, ma première ivresse se profilait.
Quelques gorgées plus tard, je sortais les pommes de terre des cendres.
Confîtes à l’intérieur, la peau était juste croquante.
Nous les coupâmes en deux, nous déposâmes un peu de fleur de sel de Guérande puis, un soupçon de moulin à poivre.
Au moment de servir, on les nappa d’une bonne couche de double-crème de Gruyère, et d’une tombée de ciboulette finement ciselée.

Un peu avant le dîner-souper, nous avions monté à quatre mains la béarnaise pour accompagner nos viandes.
Nous avions mis à réduire du vinaigre de vin blanc, des échalotes et de l’estragon. Après avoir ajouté deux jaunes d’œufs, j’incorporais petit à petit le beurre de montagne clarifié.
La tiédeur du fourneau, et l’action du fouet, s’alliaient pour faire monter petit à petit la sauce béarnaise. Les senteurs d’estragon se dégageaient & attisaient notre appétit.
On dressa notre dîner dans d’immenses assiettes de grés, très chaudes. L’hospice de Beaune s’exprimait dignement et pleinement à la grande satisfaction de nos palais.
C’était un bonheur tellement simple, que je me suis senti tout d’un coup important.

20- Histoire d’O(ser).

Ce soir-là, on ne dîna pas, on dégusta, on savoura l’instant présent, j’ai franchi plusieurs fuseaux horaires d’un coup .
Je venais avoir treize ans et neuf mois, mes besoins d’adolescents devenaient prégnants, je grandissais de partout : tout grandissait.
L’alcool aidant, je posais mes questions spontanément.
J’osais demander au chevalier-colonel de m’aider à résoudre, à voir clair, mon conflit intérieur du moment, je lui demandais d’accepter de répondre honnêtement à des questions que tous les adultes esquivaient.
Un peu gêné d’aborder cette sphère intime avec un jeune homme, par respect eu égard à mon âge, il feint de ne pas entendre.
Devant mon insistance, il me promit d’y réfléchir.
Le colonel avait été un champion de la "bagatelle” il s’en ventait raisonnablement.
Quelques jours après, il me permit de consulter, de regarder, sous son contrôle et, à doses homéopathiques le Kama Sutra et histoire d’O.
Précoce, je voulais savoir comment donner et recevoir le plaisir, tel était mon conflit intérieur, comment ne pas décevoir, comment obtenir et partager l’extase !
En fait ces questions étaient tout à fait légitimes pour un ado, pourquoi le zizi était-il autant sacré ? on allait vivre, uriner, recevoir et donner le plaisir, jouir, se perpétuer, avec un zizi qui allait devenir un pénis.
Pour moi, il n’y avait rien de plus légitime, rien de plus normal de s’interroger pour l’ado que j’étais et, des métamorphoses que je subissais.
J’avais vu mes sœurs pleurer lors de leurs premières règles, moi je rageais de ne pouvoir obtenir d’honnêtes et de franches réponses.
Dans les civilisations anciennes grecques ou latines les adolescents recevaient une initiation éveillant leurs corps au plaisir; l’arrivée du christianisme a tout figé transformant le plaisir en tabou !
Il est dit que le Christ aurait été conçu sans péché, sans relations charnelles ? Alors le chevalier de la Thouffe apaisa mes craintes par des paroles logiques effaçant le sentiment de culpabilité éloignant mes doutes.
O mores o tempores ! me direz-vous ?
Ayant étudié ces livres "cul-tes", j’attendais impatiemment de revoir Gisèle pour passer de la théorie à la pratique.
Entretemps les cartes de mes plaisirs solitaires et de ma fertilité, alimentaient toujours et encore les discussions des femmes de ma famille, je crois bien qu’elles étaient fières de leur petit mâle.


21- Le drame .

Un mercredi, le principal de mon institution vint frapper à la porte de ma classe m’invitant à le suivre. Je compris à son visage qu’il se passait quelque chose de grave.
C’était la première fois qu’il me tutoyait et qu’il m’appelait par mon prénom.
Ce n’était pas le style de l’institution, ni son genre d’utiliser autant de familiarité avec un élève.
Il me conduisit dans son bureau pour attendre l’appel de mon père qui m’apprit que la comtesse venait de s’éteindre, et que le chevalier était inconsolable.
Une partie de ma vie d’enfant et d’adolescent s’effondrait.
J’avais beaucoup de mal à admettre la disparition définitive de ma deuxième maman.
Je ne croiserais plus son sourire, je n’entendrais plus la douceur de sa voix, son regard de tendresse disparaissait pour rejoindre sa dernière résidence : l’avant dernier casier.
Inutile de vous dire ma détresse, mon impuissance à admettre la disparition physique et définitive d’un être cher.
Devant mes pleurs, mes papas convinrent et m’incitèrent à assister à la mise en cercueil, puis on me laissât quelques instants seul auprès d’elle.
Ce qui me faisait le plus de mal c’était d’admettre que c’était irrémédiable et définitif.
Arrivé chez moi, une veillée funèbre était en préparation ainsi qu’une collation d’ensevelissement pour les participants.
C’était la première fois que j’assistais à cette dernière étape
précédant la mise en cercueil puis l’accompagnement dans le caveau familial.
Je restais auprès du colonel blotti dans ses bras puissants l’entendant me répéter : je n’ai plus que toi, toi mon petit oiseau qui aime la confiture, je n’ai plus que toi.

Le lendemain on re-ouvrit le caveau familial à l’intérieur d’un immense monument funéraire divisé en une trentaine de compartiments ou casiers.
Dès l’ouverture de la porte un souffle d’air frais sorti et me glaça jusqu’aux os. Quelques marches plus bas je découvris une série de plaques gravées sur les façades de casiers scellés.
Gravé sur les marbres figuraient les noms, dates, titres, filiation et décorations obtenues au service de souverains étrangers.
Il y restait quatre cavités disponibles attendant les locataires perpétuels.
Quelques semaines auparavant, pressentant sans doute sa disparition prochaine, nous avions visité leur caveau familial. «voici notre dernière maison mon petit oiseau, il y deux places pour nous et une place pour toi à utiliser le plus tard possible ».

22- Le dernier voyage de mon mentor.

Je venais d’avoir tout juste seize ans, j’ignorais à cet instant que dans la même année quatre de mes proches disparaîtraient dans un terrible accident.
Après la disparition de son épouse, le colonel s’était installé presque à demeure chez nous à notre grande joie.
Revenant tous les mois pour les vacances, il était toujours au pied du bus de la poste pour accueillir son petit oiseau qui allait bientôt (s’en ) voler de ses propres ailes. Lors mes séjours, nous retournions toujours dans sa maison pour partager avec toute ma famille un repas et apprécier sa prestigieuse cave.
J’aimais, je savourais ces instants essentiels pour un jeune homme en construction, je croquais à pleines dents l’harmonie, la bienveillance, cette euphonie était agréable à voir et à entendre, j’aurais tant aimé que ces instants s’éternisent, mais hélas…

Un soir de septembre il n’était plus là, il ne serait désormais plus jamais là.
C’est monsieur mon papa qui était à la descente du bus ce soir là, plus
proche plus affectueux que de coutume, m’apprît que vieux colonel était parti pour sa dernière mission en opération extérieure vers un orient éternel très éloigné…
Dès cet instants, s’installât une relation d’égalité et de complicité avec mon père, nous firent tout ensemble et reprit intégralement le contrôle de son fils.
J’aidais à la mise en cercueil, et nous participâmes toutes et tous la descente au tombeau puis, à la collation d’ensevelissement avec nos voisins et les gardiens de Bourgogne.
Mon père étant dépositaire de ses dernières volontés il lui appartint de régler la succession du colonel.
Comme souvent, les quelques rares ascendants et collatéraux ne purent se transporter pour l’accompagner au bout de l’impasse, nous étions sa seule famille.
Après sa mort, je découvris diverses boites et coffrets dans les armoires et commodes de ma chambres, ainsi qu’un trousseau de clés avec de nombreuses instructions et recommandations écrites et enregistrées.
Nous avions nos petites cachettes, et nos petits secrets.
C’est moi qui désigna le casier pour l’installer, selon ses dernières volontés "tête vers la sortie".
En ouvrant la porte du monument funéraire les employés du service funéraire découvrirent à l’intérieur de celui-ci, une caisse en bois portant mon nom écrit en grosses lettres.
Les employés municipaux me dirent qu’il m’avait laissé une caisse de vins à l’intérieur ...à mon intention...
Fidèle à son humour, il m’avait fait un dernier clin d’œil posthume.