" Un Bogoss capricieux "

Episode 1

1- Un anniversaire particulier
 
     Une fin d’après-midi de mars, je croisai avenue Victor Hugo mon collègue et ami Geoffroy. 
Chargé comme un mulet, je lui proposai de l’accompagner, le soulageant de quelques cabas. Geoffroy est un excellent majordome, plus accoutumé ou plus habitué que moi aux caprices de la jet-set et des fortunes que je surnommais :
 "les fortunes start-up".
Geoffroy travaillait en extra pour un jeune-homme nouvellement aisé, si je peux le décrire ainsi. Charles-Michel, son employeur ponctuel, recevait pour célébrer son anniversaire, ses partenaires, quelques amis intimes dont quelques « professionnels en politique », uniquement des copains.
Cette petite fête se passait dans son nouvel appartement un 440 M2 situé au dernier étage d’un immeuble haussmannien, avenue du président Poincaré.
Après avoir très bien vendu sa première société, il avait organisé, pour célébrer ses premiers millions, une soirée dans un club branché de la capitale. Cette grosse somme lui avait conféré le statut de jeune millionnaire apprécié et admiré par tous ses proches. C’est au cours de cette soirée qu’il avait rencontré le propriétaire malheureux de l’appartement dans lequel nous nous trouvions. Son opportunisme, son sens des affaires lui avaient permis d’imposer ses conditions financières et d’acquérir rapidement et meublé cette fabuleuse surface. 
Pris à la gorge, l’ex-propriétaire avait dû céder.
L’appartement disposait d’une grande terrasse bénéficiant d’une vue panoramique de trois-cent-soixante degrés sur la capitale, avec au premier plan : la dame de fer - la tour Eiffel, le champs de Mars, l’école militaire.
 
2-Commis d’office
 
    Ce jeune entrepreneur n'avait pas encore songé à s’entourer d’un factotum à plein-temps, surtout pas d’engager une personne plus âgée que lui, il me le confiera plus tard. D’ailleurs, il ignorait à cet instant l’utilité et le rôle réel d’un majordome. C’est moi qui lui ferai découvrir et apprécier plus tard les cordes de mon arc, les cordes de mes compétences.
Celui qui n’était pas encore mon employeur célébrait son trente-septième anniversaire. Geoffroy lui avait bien précisé qu'il lui était impossible de restaurer seul cinquante personnes avec des réfrigérateurs, des placards, des réserves vides. 
Charles-Michel accepta et toléra difficilement ma présence. 
Il fallait absolument une deuxième personne, un commis dans l'office de la cuisine, je fus désigné malgré moi "commis d'office".
J'ignorais à cet instant que cette prestation allait se prolonger quelques mois.
Suffisant et résigné, il avait bien précisé qu'il ne payerait pas mon coup de main. Geoffroy avait répliqué qu’il avait  besoin d’être secondé, qu'il partagerait avec moi sa gratification.
Un peu gêné, il approuva cet arrangement imposé.
Malgré sa réticence je restai.
Mon ami insista plusieurs fois pour obtenir  400 € pour les courses, « Avancez, je vous rembourserai », c'était hors de question !
 
3- Courses pique-nique
 
      Finalement il nous confia sa carte black infinity que nous fîmes chauffer "infinitivement" malgré l'heure tardive. Geoffroy et moi remontâmes une partie des courses. Aussitôt en cuisine, nous nous consacrâmes à l'immense tâche alimentaire : je tartine, tu tartines, nous tartinons.
Puis je retournai seul continuer les autres achats, sacs de glaçons, gros-sel, ouvre-bouteilles, serviettes-papier, gobelets, coupes en plastique, cendriers, assiettes en carton, sacs-poubelle, fruits-secs, charcuteries, chips, rillettes, olives, poulet froid, pain tranché, amuses-bouche, macarons... Bref, toute l'intendance et la logistique de dernière minute pour un pique-nique improvisé.
L'épicier tunisien du coin nous livra aimablement le tout à domicile, très satisfait de réaliser aussi tard, une bonne recette.
 
Vu l’heure avancée, nous nous étions fournis chez tous les traiteurs locaux, casher, hallal, pasteurisés, gaulois, grec, portugais, tunisien, comme cela pas de jaloux, Dieu reconnaîtra sûrement les siens.
Revenus sur le "chantier" notre jeune cador vint aussitôt en slip me réclamer sa carte de crédit, au cas où repartirai avec ou que je l'utilise pour tartiner.
Sans doute en avait-il besoin pour se raser ! 
Quelques heures plus tard, je découvrirai à mon grand étonnement l’autre utilisation d’une carte de crédit !
Nous mîmes à rafraîchir dans la baignoire de la chambre de service des bouteilles de cristal-roederer-rosé et dom pérignon, toutes couchées sur un lit de glaçons lui-même recouvert de gros sel pour accélérer la réfrigération, puis nous continuâmes la tartinade. 
Nous avions repéré dans un renfoncement deux anciennes portes, posées sur le billard, elles nous serviraient de buffet central. Nous les recouvrîmes d’un drap blanc qui fut fixé avec de la ficelle aux pieds du billard. 
Il fallait bien s'adapter aux circonstances et à l’espace.
Ça commençait à prendre tournure lorsqu’au bout d’une heure et demie arrivèrent les premiers invités. Des beaux gosses, des beaux gosses extrêmement polis, un tantinet suffisants mais des beaux gosses.
À peine arrivés, ils se mirent à glousser comme un troupeau de pintadons, alors que notre jeune boss était encore dans sa suite. Ils poussèrent toutes les portes pour visiter, tentèrent une intrusion dans sa chambre, et furent gentiment accueillis en recevant des godasses en pleine figure : fallait pas déranger…
Les invités furent agréablement surpris d’être accueillis par deux professionnels bienveillants.
 
4- Berluti & The Kooples
 
      Plus tard, j’apprendrai de sa bouche qu’il avait pas mal bourlingué et galéré avant de devenir ce qu’il était. 
Il avait connu beaucoup d’expériences et disposait, je le remarquerai plus tard, d’une intelligence pratique alliée à un sens inné des affaires. 
Charles-Michel était un golden boy exceptionnel, très très opportuniste, malin comme un singe mais, loin s’en faut, pas du tout diplomate.
Les autres invités, uniquement ses copains, arrivaient au compte-gouttes.
Ils étaient tous sapés comme des clones, Berluti des pieds à la ceinture en passant par le sac, le tout assorti au costume The Kooples muni d’une fausse pochette. La chemise taillée sur mesure, auréoles jaunâtres sous les bras, ils portaient presque tous la dernière Patek-Philippe au poignet. 
On se serait cru dans une cour de collège avec des adolescents.  Ça gueulait, ça bouffait, ça piaffait…
Au fur et à mesure que les canapés étaient avalés par la meute, nous poursuivions la ‘’tartinade’’, effectuions le service des boissons, le changement des cendriers. J’avais acheté chez le traiteur grec des feuilles de vignes farcies que nous avions coupé en deux. Ce ne fut pas une riche idée, pas accoutumés à la cuisine méditerranéenne, ils les recrachèrent dans les cendriers à mon grand désespoir. 
Le degré d’alcoolémie montait en même temps que se vidaient les bouteilles, cette sympathique faune bougeait, fumait beaucoup, même des cigarettes ! 
Tellement alcoolisés, ils snifaient sans se dissimuler.
Je découvris enfin ce soir-là l’autre utilisation d’une carte de paiement.
Je notai que l’absorption de boissons alcoolisée et l’utilisation de substances illicites combinées déliaient dangereusement les langues.
Pris dans la tourmente de l’ambiance, ils abordaient des discussions très souvent confidentielles.
C’était plus fort qu’eux, ils bavardaient trop sans mesurer l’importance et la dangerosité de leurs propos. J’étais surpris, presque choqué. Si j’avais été opportuniste, j’aurais pu monnayer les informations et confidences que j’avais entendues.
Vers quatre heures et demie du matin la meute étant toujours active, je m’esquivai pour descendre sans faire de bruit une partie des premières caisses de bouteilles vides.
 
5- La soupe à l’oignon
 
     C’était l’heure où les concierges commençaient leurs multiples prestations, les commerçants  recevaient leurs livraisons. 
Je pensai qu’une soupe à l’oignon pourrait être l'apothéose de notre soirée et justifier ma présence.
La cuisine de l’appartement n’était peu ou pas équipée. 
Il n’y avait qu’une seule marmite un peu cabossée, une poêle et une vingtaine de bols ébréchés, reliquats du précédent occupant. 
Remonté, je me mis à éplucher et à émincer les oignons en chialant comme une madeleine.
La cuisine n’étant pas pourvue de salamandre ni d’un grill j’utilisai donc un petit chalumeau oublié par un plombier pour gratiner le gruyère.
Mon initiative fut une surprise totale, la continuation de la fête, la fin de la faim ou la faim de la fin.
Comme il n’y avait pas suffisamment de bols et de cuillères, ces jeunes gens se partagèrent les couverts disponibles, dégustant à deux ou à trois dans le même bol et se prêtant la cuillère.
J’eus un échange de regards avec ce jeune boss qui épiait tous mes faits et gestes depuis le début.
Quelques cadavres de bouteilles plus tard, après la soupe à l'oignon les premiers invités commencèrent à essayer de s'en aller, laissant ici et là, des os de poulet, des vestes, des pulls, cravates, des portables, des casques et quelques traces olfactives aux toilettes.
 
6- Slip-art 
 
     Ces jeunes hommes étaient très sympathiques et drôles, cependant je n’eus pas de mots pour exprimer ma stupéfaction quant à l’état des lieux intimes. 
C’était beaucoup moins drôle, beaucoup moins sympathique. Les murs, la cuvette étaient maculés d’épanchements d’urines et de reliefs malodorants.
Ils s’étaient lâchés même dans ces lieux d’aisances. Le stress du cul s'était manifesté, on aurait dit du street-art ou slip-art plus l’odeur. 
En début de soirée nous avions allumés deux bougies odorantes qui masquaient presque  les odeurs, sans occulter les reliefs. 
Geoffroy et moi observions ce spectacle pitoyable, ils étaient vautrés débraillés, enfermés dans un sommeil puissant, sans doute situé dans les étoiles, leurs rêves, leurs ambitions. 
Comme l’avait écrit Montaigne : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est assis que sur son cul. »
J'apercevais pour la première fois en toute transparence ces jeunes anges de la nouvelle puissance financière, j’étais très dubitatif, ça m’inquiétait.
 
7- Génération business
 
     Leurs conversations étaient décevantes, je décelais dans leurs propos du mépris, du dédain. Je découvrais un monde, plutôt un milieu sans déontologie, sans honneur, sans distinction.  
Nous étions trop occupés pour écouter tous leurs échanges, mais nous entendions. Personnellement j’avais l’impression que pour eux le pouvoir et les citoyens étaient une pâte à modeler, façonnable ou modulable à souhait. 
Ce soir-là je réalisai et pris conscience du changement de style et d'époque.
Nous touchions, enfin je touchais une sphère presque virtuelle, toute nouvelle pour moi. Je n’avais jamais vu ni assisté, en Suisse ou ailleurs, dans ma carrière de spectacle aussi affligeant.
O tempores o mores !
Autres temps autres mœurs !
 
8- Billets jaunes
 
     Vers les six heures du matin, après la soupe à l'oignon, le boss vint nous rejoindre, tout excité, le regard las, avec dix billets jaunes en main. « Si vous laissez  tout nickel on se revoit vers onze heures avec autant de billets. » 
Puis il disparut, nous laissant la gestion de l’après-fête. 
J'étais surpris de voir autant d’argent surgir soudainement.
Il nous confia les naufragés de la nuit, ce qui ne fut pas une mince affaire. Ils n’arrivaient plus à se mouvoir, ils étaient pratiquement indéboulonnables. 
Nous avions la lourde responsabilité de trois invités, trois comateux éthyliques. C’était des athlètes endormis sur les canapés Poltrona Frau. Les deux premiers furent facilement étendus sur les lits et s’endormirent aussitôt, le troisième voulait, avant de se coucher, se poser sur les toilettes. Dix minutes plus tard il s’était endormi sur les toilettes, ce fut fastidieux de l’extraire, pantalon baissé, bijoux de famille à l’air.
Entre six et onze heures nous astiquâmes, remîmes en ordre ici et là, essayant au mieux d’effacer et de désinfecter, y compris et surtout les toilettes. 
Vers huit heures nous descendîmes acheter dentifrice, brosses à dents rasoirs jetables, mousse à raser, gel douche, shampoing, peignes et serviettes pour les trois naufragés de la nuit. 
Ils surent apprécier dès leur réveil notre initiative. Personne ne disposant d’une trousse de toilette "soirée et après soirée », nous avions déposé sur le lavabo de leur chambre l’hygiène basique à leur intention.
 
Mon collègue Geoffroy s’esquiva vers neuf heures du matin me confiant ces grands adolescents. 
 
Je vous retrouve dans quelques semaines avec toujours le même plaisir de partager ma prodigieuse vie .
 
Prenez-soin de vous , confinez-vous , mais ne vous résignez-pas, soyez citoyens et responsables , «ce qui nous tue pas, nous rend plus fort ».

The mystery Butler | Jules mountbrion